Un certain sourire

Auteur: 
Pierrette Mathiot
Année: 
2008

Quel ennui, quelle corvée ! Moi qui me réjouissais tant au début. Quand ce début ? Cela me semble loin, si loin. Plusieurs mois déjà. Encore une idée de mon mari. Je dois être la risée générale. Si cela continue, je n’oserai plus me montrer.

Quand Francesco m’a parlé de cette idée, de faire faire mon portrait comme cela devenait la mode, j’ai souri. C’était un signe de reconnaissance, d’affirmation de sa notoriété, de sa richesse. Il a dans son magasin les plus belles soieries d’orient. Faire le sien soulignait son âge. Il y a tant de différence entre nous. Je me suis mariée si jeune, à peine seize ans. J’étais vive et joyeuse. Il n’était pas question d’inclination, mais de situation. Comme toutes les femmes de commerçants autour de moi. Et j’ai fait un très beau mariage. Parmi les proches du pouvoir.

E.Pericoloso...

Auteur: 
Paul Benezet
Année: 
2005

— Je vous le répète, oui, je l'ai vu basculer dans le vide et tomber droit comme une pierre…

— Pas une raison pour stopper mon métro à l'heure de pointe ! Vous imaginez la pagaille ?

Le petit homme chargé d'instruire cette pénible affaire remonta ses lunettes sur le front, massa longuement la naissance de son nez qu'il avait long et étroit entre l'index et le pouce de la main gauche et me fixa, sans vraiment me regarder, de ses yeux dilatés par une forte myopie. Puis il articula avec application, détachant chaque syllabe comme pour mieux contenir un juste courroux :

— Ainsi, vous pré-ten-dez…

Il laissa sa phrase en suspens, fit mine de fouiller dans ses dossiers, le buste penché en avant, pour la reprendre après un long silence, avec une douceur maîtrisée :

— Ainsi, vous prétendez…

Les seigneurs

Auteur: 
Claire GALLEN
Année: 
2012

Quand je suis revenu avec mon bol de soupe, on m’avait volé mon banc.
Enfin, volé. Le banc était toujours là bien sûr, avec ses lattes en bois plat, son dossier incurvé et ses deux mètres de long, tout ce qui en fait un bon vieux banc public à l’ancienne, particulièrement convoité pour dormir. On se bat, dans le parc, pour en posséder un de ce genre. Je me suis battu quand je suis arrivé il y a deux ans. Mon banc, c’est le meilleur du coin, et personne n’aurait l’idée de me le disputer.
Et voilà qu’un inconnu était tranquillement assis dessus, à regarder la nuit tomber derrière la cime des arbres.
 « Oh ! j’ai dit en m’asseyant, ma ration des Restos du cœur à la main. Mon pote. T’es pas chez toi, là ».
L’autre m’a regardé sans ciller, puis il sorti un paquet de Camel de sa poche.
« Tu fumes ? » il a dit.
S’il me prenait par les sentiments.
J’ai attrapé  la cigarette et j’ai fermé les yeux en tirant la première bouffée. Bon sang, ça faisait combien de temps que je n’en avais pas fumé une entière ? Ce type devait être givré, à distribuer comme ça ses paquets.
 « T’es nouveau ? j’ai dit.
– Ouais.
– Première nuit ?
– Deuxième. La première, je l’ai passée au samu social. Plus jamais. »
J’ai hoché la tête. A part les vieux et les fous, personne n’acceptait de dormir dans les centres pour sans-abris, à se faire piquer le cuir par les puces et vider les poches par les voisins.
C’est pas pour rien que la ville laisse désormais ses parcs ouverts la nuit.
Le gars m’a tendu la main.
« Stouli, il a dit en guise de présentation.
– Bob », j’ai répondu.

Longue Conservation

Auteur: 
Marie Carriot
Année: 
2006

A quoi peut bien servir un trésor si personne n’en profite ? Sarah se pose la question du haut de ses quatre-vingt-huit ans. C’est qu’elle en a entassées des choses depuis toutes ces années. Elle s’était juré de ne plus se laisser encombrer, que c’était fini cette époque-là où elle gardait tout, se disant que tout pourrait un jour avoir une utilité. Elle a jeté, elle a trié, elle a donné. C’est sa fille qui l’a un peu obligée. Elle a gardé aussi, bien précieusement, caché en haut de son armoire, derrière ses vieilles boîtes à chapeaux qu’elle ne portera plus. C’est ça son trésor, celui qu’elle veut garder quand elle ne pourra plus rester chez elle et qu’elle devra se défaire de ses meubles, ses bibelots, sa maison, son jardin, ses fleurs. Ça au moins, on ne lui piquera pas ! Reliques bien emballées de l’époque des joues lisses et des rires  des enfants. Tout a vécu, tout est passé et la fragilité a pris sa place, perfide et infaillible. Sarah sait que le compte à rebours a commencé. Pas la peine de rêver Sarah, elle t’aura aussi la faucheuse, personne n’y échappe. Certains ont juste un sursis, mais tu sais que vivre plus longtemps n’est pas forcément vivre mieux. Tu sais aussi que ta vie, à toi, elle se conjugue au passé composé. J’ai été belle, tu m’as rencontrée, il m’a offert une jolie bague avec une pierre bleue, nous nous sommes aimés, vous nous avez enviés, ils sont nés, ils sont partis, ils t’ont oubliée Sarah… Elle se parle tout haut et n’en éprouve aucune honte, personne ne l’entend et ça fait toujours une présence.

La cité idéale

Auteur: 
Françoise Nodin
Année: 
2009

Tout avait commencé le jour de la rentrée scolaire. C'était le 2 septembre. De 8h15 à 8h45, Monsieur le Maire s'activait pour se montrer dans toutes les cours d'écoles maternelles et primaires de sa municipalité. Il était là pour écouter les doléances des instituteurs, les réclamations des parents, parfois aussi les exigences des enfants, et accessoirement quelques remerciements pour les travaux qui avaient été réalisés pendant l'été. Et ce jour-là, en arrivant à toute vitesse à sa dernière école primaire, à bord de sa grosse voiture familiale comme tout bon père de famille nombreuse, il manqua d'écraser un enfant en retard qui traversait la rue en courant, de peur de se faire punir dès le premier jour ! Le policier municipal qui devait permettre aux élèves de traverser sans risque était déjà reparti : il avait promis à son fils de 7 ans de le rejoindre dans la cour de récréation avant sa rentrée en classe.
Monsieur le maire et son conseil municipal chargèrent donc une commission d'étudier les problèmes de sécurité aux abords des écoles. Lorsque celle-ci rendit son rapport, elle avait trouvé la solution.
C'est ainsi que fut construite et inaugurée en grande pompe la passerelle qui permettait aux enfants de rejoindre leur école en toute sécurité. Et le policier qui avait failli à sa mission se vit confier les semis à la jardinerie municipale.

Quelle excellente idée, cette passerelle ! Sauf que les mamans qui accompagnaient leur progéniture avec le petit dernier dans la poussette se mirent à rouspéter, de plus en plus fort. Plus personne n'arrêtait les voitures aux heures d'entrée et de sortie des classes. Les poussettes qui précèdent toujours les mères quand elles traversent, risquaient de se faire renverser et, en conséquence, les bébés de se faire écraser. Le Maire, très compréhensif, installa donc un ascenseur de chaque côte de la passerelle pour remédier à ce problème.

La bulle au bois dormant

Auteur: 
Florence Elias
Année: 
2004

Branle-bas à l’hôtel de la Placette. L’édifice tremble comme une feuille sous des coups sourds et déterminés. Le vacarme a inondé tout le quartier. Soudain, les coups redoublent, avant de s’arrêter net, conclus par un cri de satisfaction : au premier étage, Julot, ouvrier-peintre en bâtiment, est parvenu à bout d’une ouverture dans une cloison résistante. Julot se redresse, s’étire, masse ses biscoteaux endoloris sous sa marinière poussiéreuse, puis s’assied sur le rebord de la fenêtre, allume une cigarette, et expire longuement la fumée, le regard perdu aussi loin que le lui permet l’enfilade des bâtiments de la rue de l’Espérance.

La faute à Georges

Auteur: 
Bertrand DUMESTE
Année: 
2012

Je l'avais acheté chez un brocanteur, le genre d'endroit où on trouve de tout si on prend bien le temps de chiner, comme on dit. Moi, je passais par hasard parce qu'on avait mangé le midi chez la mère de Josette et qu'on était sorti pour prendre l'air et digérer un peu, surtout que la poule au pot comme la fait la mère de Josette, ça reste sur l'estomac. On est donc passé devant cette brocante et on est entrés. C'est là que je l'ai vu : un chouette banc, vert sombre, en fer ornementé et tout et tout. Un vrai banc public, un qu'on pourrait trouver dans un square ou sur la place du village.

Les bancs, j'ai jamais trop été passionné par. C'est vrai que pour poser ses fesses pour lire le journal ou grignoter un bout, c'est toujours agréable. Mais de là à m'en payer un ! Tiens, on me l'aurait dit qu'un jour, moi, Louis Pieuront, 53 ans, demeurant 6 rue des tilleuls, sain de corps et d'esprit, achèterais un vieux banc public pour mettre dans mon jardin, au fond, à côté du bassin à poissons, j'aurais bien ri et je me serais même moqué. Mais voilà qu'une demi heure plus tard, même pas, je roulais dans ma bagnole, le banc dans la remorque et qu'une autre demi-heure après, le banc se trouvait à la place que j'ai déjà dit, dans le jardin, au fond, à côté du bassin.

Ma femme, elle avait été ravie parce que ça lui faisait un coin pour lire tranquille et que c'était plus confortable qu'une bête chaise de jardin et que, pour un peu, elle disait, on se serait cru à la capitale.
Mais voilà qu'un jour, elle vint me voir pour me dire :

- Louis, il y a des gens sur notre banc.
- Des gens ? que j'ai demandé.
- Oui. Et ils s'embrassent.
- Ils s'embrassent ?

Regard sur différents types d'emballages

Auteur: 
Jean-Claude Touray
Année: 
2006

« Au bout de dix jours de grève du ramassage des ordures on ne sait plus où ranger proprement ses épluchures ou ses cartons à chapeaux. Des détritus, y’en a plein les trottoirs. Y’a pas besoin d’un microscope électronique pour y constater l’abondance des boîtes à chaussures, pots de yaourt et autres  emballages… Tant qu’ils finissent aux ordures, on n’est pas sortis de l’auberge… le tas de déchets ménagers par tête de banlieusard augmente d’année en année d’une bonne petite brouette. Et ça, ce n’est pas durable ».

L'armoire flamande

Auteur: 
Marie-Sophie Martinet
Année: 
2010

Louise se tient à l’écart, dans une petite pièce vide, ornée d’un seul tableau éclairé par un projecteur fatigué. La collégienne s’est éloignée de son groupe. Elle a horreur des musées, de la peinture et surtout de ses camarades de classe.

La visite guidée est un supplice. Comme des oiseaux échappés de leur cage, les élèves jacassent sans répit et courent en tous sens dans les salles. Le professeur a vainement tenté de ramener le calme :

« Nous sommes ici dans le cadre d’une sortie culturelle, pas pour un parcours d’orientation ! »

Malgré leurs rires polis, les adolescents ont poursuivi la découverte des chefs-d’œuvre de la peinture flamande dans un mouvement aléatoire, en dépit des recommandations de l’enseignant.

Même si certains suivent avec application la visite, la plupart, restés en arrière, ricanent devant une série révélant la nudité rose et charnue de jeunes femmes alanguies. En entendant les commentaires ineptes de ses camarades, Louise s’est éclipsée.

La collégienne a perdu ses parents l’été dernier et s’est elle-même étiolée : elle ne sait plus rire, ni pleurer. Elle a oublié combien son âge peut s'enflammer devant le beau, l’inattendu, l’insolite. Autrefois épanouie et brillante, elle ne peut désormais se départir de son air morose et de ses épaules affaissées.

Dans la pièce retirée, l’unique peinture, grandeur nature, représente une scène d’intérieur typiquement flamande. Comme sur un instantané, les personnages semblent pris sur le vif, le regard artificiellement tourné vers le spectateur du tableau.

L’inscription sur le côté porte la mention : Anonyme, XVII ème siècle. C’est un peu court, songe Louise.

Gaby blues

Auteur: 
Paul Benezet
Année: 
2005

C’est toujours comme ça au mois de novembre. La pluie fait semblant de s’arrêter pour redoubler d’ardeur l’instant d’après, juste au moment où les passants, coincés à l’abri des portes cochères, décident de poursuivre leur chemin. Cou enfoncé dans le col de leur imperméable, ils se hâtent. L’heure du couvre-feu n’a pas sonné mais on ne sait jamais… Les transports fonctionnent si mal et pas question, pour la plupart, de s’offrir un taxi. Et même que si, faudrait pouvoir en dénicher un de taxi en maraude ! Ils se font rares. Le carburant est hors de prix, quand on en trouve, au marché noir. Sans p’tites combines, on n’irait pas bien loin par les temps qui courent…