Quel ennui, quelle corvée ! Moi qui me réjouissais tant au début. Quand ce début ? Cela me semble loin, si loin. Plusieurs mois déjà. Encore une idée de mon mari. Je dois être la risée générale. Si cela continue, je n’oserai plus me montrer. Quand Francesco m’a parlé de cette idée, de faire faire mon portrait comme cela devenait la mode, j’ai souri. C’était un signe de reconnaissance, d’affirmation de sa notoriété, de sa richesse. Il a dans son magasin les plus belles soieries d’orient. Faire le sien soulignait son âge. Il y a tant de différence entre nous. Je me suis mariée si jeune, à peine seize ans. J’étais vive et joyeuse. Il n’était pas question d’inclination, mais de situation. Comme toutes les femmes de commerçants autour de moi. Et j’ai fait un très beau mariage. Parmi les proches du pouvoir.
|
— Je vous le répète, oui, je l'ai vu basculer dans le vide et tomber droit comme une pierre… — Pas une raison pour stopper mon métro à l'heure de pointe ! Vous imaginez la pagaille ? Le petit homme chargé d'instruire cette pénible affaire remonta ses lunettes sur le front, massa longuement la naissance de son nez qu'il avait long et étroit entre l'index et le pouce de la main gauche et me fixa, sans vraiment me regarder, de ses yeux dilatés par une forte myopie. Puis il articula avec application, détachant chaque syllabe comme pour mieux contenir un juste courroux : — Ainsi, vous pré-ten-dez… Il laissa sa phrase en suspens, fit mine de fouiller dans ses dossiers, le buste penché en avant, pour la reprendre après un long silence, avec une douceur maîtrisée : — Ainsi, vous prétendez…
|
A quoi peut bien servir un trésor si personne n’en profite ? Sarah se pose la question du haut de ses quatre-vingt-huit ans. C’est qu’elle en a entassées des choses depuis toutes ces années. Elle s’était juré de ne plus se laisser encombrer, que c’était fini cette époque-là où elle gardait tout, se disant que tout pourrait un jour avoir une utilité. Elle a jeté, elle a trié, elle a donné. C’est sa fille qui l’a un peu obligée. Elle a gardé aussi, bien précieusement, caché en haut de son armoire, derrière ses vieilles boîtes à chapeaux qu’elle ne portera plus. C’est ça son trésor, celui qu’elle veut garder quand elle ne pourra plus rester chez elle et qu’elle devra se défaire de ses meubles, ses bibelots, sa maison, son jardin, ses fleurs. Ça au moins, on ne lui piquera pas ! Reliques bien emballées de l’époque des joues lisses et des rires des enfants. Tout a vécu, tout est passé et la fragilité a pris sa place, perfide et infaillible. Sarah sait que le compte à rebours a commencé. Pas la peine de rêver Sarah, elle t’aura aussi la faucheuse, personne n’y échappe. Certains ont juste un sursis, mais tu sais que vivre plus longtemps n’est pas forcément vivre mieux. Tu sais aussi que ta vie, à toi, elle se conjugue au passé composé. J’ai été belle, tu m’as rencontrée, il m’a offert une jolie bague avec une pierre bleue, nous nous sommes aimés, vous nous avez enviés, ils sont nés, ils sont partis, ils t’ont oubliée Sarah… Elle se parle tout haut et n’en éprouve aucune honte, personne ne l’entend et ça fait toujours une présence.
|
Tout avait commencé le jour de la rentrée scolaire. C'était le 2 septembre. De 8h15 à 8h45, Monsieur le Maire s'activait pour se montrer dans toutes les cours d'écoles maternelles et primaires de sa municipalité. Il était là pour écouter les doléances des instituteurs, les réclamations des parents, parfois aussi les exigences des enfants, et accessoirement quelques remerciements pour les travaux qui avaient été réalisés pendant l'été. Et ce jour-là, en arrivant à toute vitesse à sa dernière école primaire, à bord de sa grosse voiture familiale comme tout bon père de famille nombreuse, il manqua d'écraser un enfant en retard qui traversait la rue en courant, de peur de se faire punir dès le premier jour ! Le policier municipal qui devait permettre aux élèves de traverser sans risque était déjà reparti : il avait promis à son fils de 7 ans de le rejoindre dans la cour de récréation avant sa rentrée en classe. Monsieur le maire et son conseil municipal chargèrent donc une commission d'étudier les problèmes de sécurité aux abords des écoles. Lorsque celle-ci rendit son rapport, elle avait trouvé la solution. C'est ainsi que fut construite et inaugurée en grande pompe la passerelle qui permettait aux enfants de rejoindre leur école en toute sécurité. Et le policier qui avait failli à sa mission se vit confier les semis à la jardinerie municipale. Quelle excellente idée, cette passerelle ! Sauf que les mamans qui accompagnaient leur progéniture avec le petit dernier dans la poussette se mirent à rouspéter, de plus en plus fort. Plus personne n'arrêtait les voitures aux heures d'entrée et de sortie des classes. Les poussettes qui précèdent toujours les mères quand elles traversent, risquaient de se faire renverser et, en conséquence, les bébés de se faire écraser. Le Maire, très compréhensif, installa donc un ascenseur de chaque côte de la passerelle pour remédier à ce problème.
|
Branle-bas à l’hôtel de la Placette. L’édifice tremble comme une feuille sous des coups sourds et déterminés. Le vacarme a inondé tout le quartier. Soudain, les coups redoublent, avant de s’arrêter net, conclus par un cri de satisfaction : au premier étage, Julot, ouvrier-peintre en bâtiment, est parvenu à bout d’une ouverture dans une cloison résistante. Julot se redresse, s’étire, masse ses biscoteaux endoloris sous sa marinière poussiéreuse, puis s’assied sur le rebord de la fenêtre, allume une cigarette, et expire longuement la fumée, le regard perdu aussi loin que le lui permet l’enfilade des bâtiments de la rue de l’Espérance.
|
« Au bout de dix jours de grève du ramassage des ordures on ne sait plus où ranger proprement ses épluchures ou ses cartons à chapeaux. Des détritus, y’en a plein les trottoirs. Y’a pas besoin d’un microscope électronique pour y constater l’abondance des boîtes à chaussures, pots de yaourt et autres emballages… Tant qu’ils finissent aux ordures, on n’est pas sortis de l’auberge… le tas de déchets ménagers par tête de banlieusard augmente d’année en année d’une bonne petite brouette. Et ça, ce n’est pas durable ».
|
Louise se tient à l’écart, dans une petite pièce vide, ornée d’un seul tableau éclairé par un projecteur fatigué. La collégienne s’est éloignée de son groupe. Elle a horreur des musées, de la peinture et surtout de ses camarades de classe. La visite guidée est un supplice. Comme des oiseaux échappés de leur cage, les élèves jacassent sans répit et courent en tous sens dans les salles. Le professeur a vainement tenté de ramener le calme : « Nous sommes ici dans le cadre d’une sortie culturelle, pas pour un parcours d’orientation ! » Malgré leurs rires polis, les adolescents ont poursuivi la découverte des chefs-d’œuvre de la peinture flamande dans un mouvement aléatoire, en dépit des recommandations de l’enseignant. Même si certains suivent avec application la visite, la plupart, restés en arrière, ricanent devant une série révélant la nudité rose et charnue de jeunes femmes alanguies. En entendant les commentaires ineptes de ses camarades, Louise s’est éclipsée. La collégienne a perdu ses parents l’été dernier et s’est elle-même étiolée : elle ne sait plus rire, ni pleurer. Elle a oublié combien son âge peut s'enflammer devant le beau, l’inattendu, l’insolite. Autrefois épanouie et brillante, elle ne peut désormais se départir de son air morose et de ses épaules affaissées. Dans la pièce retirée, l’unique peinture, grandeur nature, représente une scène d’intérieur typiquement flamande. Comme sur un instantané, les personnages semblent pris sur le vif, le regard artificiellement tourné vers le spectateur du tableau. L’inscription sur le côté porte la mention : Anonyme, XVII ème siècle. C’est un peu court, songe Louise.
|
C’est toujours comme ça au mois de novembre. La pluie fait semblant de s’arrêter pour redoubler d’ardeur l’instant d’après, juste au moment où les passants, coincés à l’abri des portes cochères, décident de poursuivre leur chemin. Cou enfoncé dans le col de leur imperméable, ils se hâtent. L’heure du couvre-feu n’a pas sonné mais on ne sait jamais… Les transports fonctionnent si mal et pas question, pour la plupart, de s’offrir un taxi. Et même que si, faudrait pouvoir en dénicher un de taxi en maraude ! Ils se font rares. Le carburant est hors de prix, quand on en trouve, au marché noir. Sans p’tites combines, on n’irait pas bien loin par les temps qui courent…
|
Auteur:
Dany Françoise Lagarrigue
Eglantine roulait par une belle après-midi printanière. Il lui semblait traverser un livre d’images, glissant sur un ruban de velours gris étendu pour ne pas froisser l’herbe d’un vert tendre. Crocus, myosotis et boutons d’or coloraient le décor. Une musique douce la berçait, son humeur était plutôt enjouée, malgré quelques soucis qui la taraudaient depuis plusieurs mois. L’air était encore frais et les arbres en fleurs la regardaient passer, agitant leurs branches fleuries en guise de salut. La sonnerie de son téléphone rompit son émerveillement, la ramenant soudain à plus de réalité.
|
C’est la nuit et je n’arrive pas à dormir. Si j’éteins la lumière, portes et fenêtres fermées, rideaux tirés, alors l’obscurité envahira la pièce. Et je ne verrai plus rien. Pourtant la lampe de chevet, la chaise et le bureau d’angle, toutes ces choses et ces objets seront bien là, silencieux. A portée de main. Mais invisibles. La vérité, c’est que nous coexistons avec d’autres réalités, d’autres formes d’existences que nous pressentons sans pouvoir les décrire ni les nommer. Mais nous les pressentons, oui. Obscurément, de façon intuitive. Je le sais, je le sens. Et c’est pour ça que je ne veux pas éteindre la lumière. Pour ne pas me mettre en situation d’infériorité. Parce qu’eux voient sûrement dans le noir. Et pas moi. Peut-être que je n’aurais pas dû choisir cet hôtel. Cette chambre, au début, je la trouvais plutôt accueillante. Avec des vibrations positives. Maintenant, elle ne me dit plus rien qui vaille. Alors j’allume une énième cigarette en me répétant qu’il faudrait quand même que je réussisse à dormir. Même avec la lumière allumée. Mon problème, c’est que je réfléchis trop. J’ai un mal fou à rassembler mes idées. A les ordonner, leur donner un sens. Une cohérence globale. Mon problème, c’est que j’ai peur de dormir. J’ai peur qu’ils envahissent mon sommeil, prennent possession de mon esprit. Alors je reste éveillé. Mais ça fait déjà trois jours et trois nuits, je suis crevé, je ne pourrai pas continuer longtemps comme ça. Il va falloir que je trouve une solution. Mais je ne sais pas laquelle, je ne trouve pas.
|